Johanne Gouin

Bonjour. Moi, quand je suis née, j'avais onze orteils, cinq au pieds gauche et six au pied droit. Je suis née également avec deux dents, une en haut et l'autre en bas. J'ai vu le jour dans la paroisse Saint-Pierre de Drummonndville et là où j'habitais, un escalier comptait une vingtaine de marches.

En 1969, mes parents ont acheté une maison à St-Charles de Drummond. C'est là que ma mère est restée très surprise de me voir "sonder" les marches de notre demeure. Abasourdie, elle m'a dit: "Qu'est ce qui se passe, es-tu aveugle?" Je me suis mise à pleurer et elle réalisa que j'avais un problème.

Lorsque j'ai débuté l'école, il a fallu que je change d'école à plusieurs reprises. J'ai commencé à l'école Bruyère de St-Charles. Je suis allée à l'école Saint-Paul sur le boulevard St-Georges et ensuite à l'école Duvernay. À dix ans, je fréquentais l'école St-Georges. Ensuite, je me suis retrouvée à l'école St-Frédéric où j' y suis restée six ans. J'ai fini l'école en 1987, puis je suis restée un an à la maison. En 1988, je suis entrée sur le marché du travail. Tout d'abord à l'atelier Centre-du-Québec pour suivre différents stages: chez Plateau Plasti-Change, chez S.P.G. (coffres d'outils), à Formation Pro-Active, à la buanderie de l'hôpital Ste-Croix et à Saint-Nicéphore où je fabriquais des lanières de stores. Ces stages étaient d'une durée d'un mois chacun et j'ai beaucoup aimé ces expériences.

Par la suite, au Mouvement Personne d'Abord, M. Jacques Charpentier m'avait informée de leur besoin d'une réceptionniste pour prendre les appels lors d'un colloque. Ce bref emploi devait n'avoir lieu qu'une seule fin de semaine, mais j'occupe ce poste depuis sept ans déjà.

Je me souviens pourtant de tous les préjugés que j'ai dû subir et des moqueries de plusieurs quand j'étais à l'école. J'entends encore des paroles blessantes: "Tasse-toi l'aveugle, la grosse". Je ne me sentais pas acceptée telle que j'étais.

Lorsque j'ai demandé à ma mère de quitter la maison, elle n'a pas apprécié ma demande. Il faut dire que l'on choisissait toujours la journée de sa fête pour faire "des demandes spéciales". Elle se montra inquiète. Elle disait: "Tu ne pourras pas laver les murs, les planchers, les fenêtres, faire le ménage, les repas, rester toute seule en appartement". Je suis tout de même partie.

Aujourd'hui, elle est heureuse que je sois en appartement et a réalisé que je pouvais me débrouiller seule. J'ai prouvé que j'en étais capable. Maintenant, elle enregistre mes émissions favorites chaque jour de la semaine.

Elle est fière de moi et lorsque j'ai des conseils à lui demander, elle me les donne volontiers. Cependant, s'il s'agit de conseil concernant mon propriétaire, par exemple, elle me dit de régler la situation moi-même. Elle m'offre souvent de la nourriture qu'elle cuisine toujours si bien. C'est bon de pouvoir en profiter.

Mon père, pour sa part, n' était pas d'accord que j'aille en appartement. Il a fortement réagi d'ailleurs. Il croyait sans doute que jamais je ne quitterais le nid familial et que j'allais être le "poteau de vieillesse". Mais ce n'est pas cela qui s'est passé, je suis partie. Je suis fière de ce grand pas que j'ai fait et je suis heureuse.

Avant, j'étais seule et lorsque j'allais au "restaurant chez Diane", j'avais l'habitude de prendre le même chemin, soit de passer entre le restaurant et la table à pique-nique. Il y avait toujours une bicyclette à cet endroit. Un jour, elle m'a dit: "Es-tu aveugle?"et moi je lui ai dit que je n'avais pas une canne pour rien et que j'aurais préféré m'en passer mais que malgré tout, il y a des gens dans des conditions pire que la mienne.

Depuis plus de sept ans, presque huit, je suis secrétaire-réceptionniste au "Mouvement Personnes d'Abord". Au début, j'ai appris sur une simple dactylo avec la télévisionneuse . Je possédais une dactylo braille. Celle-ci me donnait des messages en braille et la petite imprimante traduisait le message pour la personne voyante. Ainsi, elle pouvait le lire. Mon travail consiste à retranscrire les procès-verbaux et d'autres documents. Présentement, par exemple, je copie des recettes pour un comité d'hébergement.

J'aime beaucoup mon travail, car depuis que je m'implique, je me sens moins seule. Je rencontre beaucoup de gens respectueux et compréhensifs et qui surtout, m'accepte telle que je suis et je ne me sens plus jugée.

Un autre aspect positif,c'est que j'ai élargie mon cercle d'amis et je suis vice-présidente du groupe d'entraide ici et co-responsable du partage et vécu. De plus, je fais des sorties avec "Parrainage Civique" qui est un organisme d'aide en déficience intellectuelle. Enfin, je suis très occupée et depuis 5 ans, je vais à l'école pour perfectionner mon français, un soir par semaine, à l'école Paul-Rousseau.

Enfin, malgré mon handicap, on peut dire que je suis gâtée et j'en profite au maximum. Salut, à la prochaine!!

Johanne Gouin